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Daudet intime par Frantz Jourdain

, par Gabrielle Melison-Hirchwald

Frantz Jourdain (1847-1935) est resté dans les mémoires pour deux œuvres majeures : la création du Salon d’automne dont il assura la présidence durant plus de trente ans et la Samaritaine dont il fut l’architecte. Mais c’est aussi un familier de Zola et de Goncourt à qui il prodigua ses conseils de spécialiste pour leurs habitations respectives de Médan et du Grenier d’Auteuil. Homme de lettres lui-même, il est notamment l’auteur d’un recueil de nouvelles, Beaumignon, publié en 1886 et préfacé de manière élogieuse par Alphonse Daudet.

Voici le texte de la préface d’Alphonse Daudet :

N’y aurait-il dans votre livre, mon cher Jourdain, que les notes intimes sur Vallès, votre livre « « vaudrait l’argent », et je vous engagerais à le publier, malgré vos craintes et vos scrupules d’homme qui ne fait pas son métier d’écrire. Rien de plus curieux en effet que ces souvenirs d’enfance, cette vision sauvage et droite de vos tout jeunes yeux qui ont su si bien dégager du tatouage de guerre et des oripeaux de chef Apache socialiste dont il s’affublait, un Vallès humain et tendre, gardant même dans les misères et le servage du pionnat une bonté pour les petits, pour les faibles, un sourire pitoyable qui éclaire son masque dur. Vous nous rendez le vrai Jacques Vingtras, et, en vous lisant, je me suis expliqué certaines attractions qui, en dehors de l’estime et de la sympathie littéraires, me rapprochaient d’un homme très loin de mes idées et que je connaissais mal, l’ayant entrevu seulement dans sa parade pour la rue.

C’est en date, ce Vallès ignoré, votre première et vive impression ; et depuis - au hasard de la vie et de ses tournants - je vous que vous avez continué à prendre des notes avec une sincérité pareille, car tout notre livre, par un procédé bien moderne, semble sorti d’un de ces petites carnets qui vous servent dans vos expertises d’architecte, mais où vous notez en même temps le trait humain, l’observation pittoresque rencontrés sur votre route.

Beaumingon a vécu, on le devine, aussi le Clown, et La petite Morte, et le héros de Génie Civil. Vous avez bien fait, cher ami, de conserver et de réunir cet « au jour le jour » de vos impressions, sans prétention définitive à la littérature, vous contentant d’écrire comme on crayonne, surtout pour le mouvement et la vérité du croquis.

Trois ans plus tard, Frantz Jourdain nous livre à son tour dans À la Côte, publié en 1889, un portrait élogieux de Daudet intime.

Le train-omnibus venant de Marseille entrait en gare, à Fontainebleau, vers quatre heures du matin, lorsqu’un voyageur des troisièmes perdit connaissance.

La nuit avait été rude ; par un froid terrible, dans un wagon glacé, l’interminable voyage avait été un véritable supplice. Le jeune homme - presque un enfant - qui venait de se trouver mal, s’était constamment tenu blotti dans son coin, grelottant sous un mince vêtement d’été, cherchant, de temps en temps, à dégeler, dans ses mains gourdes, ses pieds chaussés de caoutchouc.

Trois marins, qui occupaient le même compartiment, s’empressèrent autour du malade. On le frictionna, on le réchauffa tant bien que mal, et la moitié d’une gourde de rhum acheva de le ranimer.

L’enfant remercia et se mit à causer avec un joli accent provençal qui faisait chanter les mots ; tout de suite à l’aise, très en dehors, redevenu gai, riant, contant ses petites affaires, entre amis, .

Un coup de tête. Il arrivait de Nîmes. Maître d’étude dans un collège, un beau jour il en avait eu assez de ce métier de cuistre et il était rentré chez lui. Mal accueilli par son père, il était parti pour Paris, sans même dîner, zou, comme ça, en coup de vent. Malheureusement le prix du voyage avait absorbé les maigres économies du pion. Et les bagages, toute une bibliothèque, trente-deux francs d’excédent ! Poches nettes. Il y avait trois jours qu’il n’avait mangé, le povre ! Mais, bah ! à Paris, son frère l’attendait et on allait se rattraper pas moins.

Les lecteurs qui voudraient savoir ce que devint, dans la capitale, notre jeune voyageur n’auront qu’à ouvrir le Petit Chose et Trente ans de Paris ; ils y trouveront, racontés avec une saveur toute spéciale, les débuts d’Alphonse Daudet, du petit Provençal qui, à seize ans, à moitié mort de faim et de froid, par une brouillasseuse matinée d’hiver, vint conquérir Paris, dans un wagon de troisième classe.

La biographie de l’auteur de Jack est trop connue pour que je m’y arrête. On sait qu’il devint le secrétaire particulier de M. de Morny ; qu’à dix-sept ans il publia son premier volume, les Amoureuses, livre de vers exquis dont la paternité assurerait à elle seule la gloire des poètes les plus connus du siècle ; qu’il collabora longtemps au Figaro ; qu’il fut décoré en 1870 ; qu’il est devenu un des maîtres de la littérature contemporaine ; qu’au premier janvier 1887, le ministère, en retard de dix ans, lui a envoyé la rosette d’officier, et que sa délicate et caractéristique figure est aussi populaire que celle de Victor Hugo. L’Alphonse Daudet intime est moins connu, et c’est de celui-là que je désirerais parler.

Nous allons d’abord nous diriger vers la rue de Bellechasse et visiter l’appartement habité par notre ami.

Si matinale que soit la visite, nous trouverons tout nettoyé, astiqué, frotté, net et dans un ordre parfait, depuis la cuisine jusqu’au salon. Mme Daudet surveille son intérieur avec un soin qu’envieraient bien des bourgeoises. Une personnelle et bien intéressante silhouette que celle de cette femme d’artiste - artiste elle-même jusqu’au bout des ongles - qui place au-dessus de tout ses devoirs de femme, de mère et de maîtresse de maison ; qui sacrifie ses goûts de raffinée, son talent d’écrivain de race aux attirances saintes du foyer ; qui tente des efforts héroïques pour s’effacer et dissimuler des dons exceptionnels sous une amabilité simple et une réserve discrète peu banale à l’époque de cabotinage à outrance et de puffisme tapageur où nous vivons. Cette fée du logis - j’en demande pardon au pornographico-idéalisme de George Sand - cette fée du logis adore son mari, ne s’en cache pas, lui dédie ses livres et prend pour elle les épines et les broussailles de l’existence, afin d’en laisser à ceux qu’elle aime les fleurs et les parfums.

Dans cette maison ouatée de tendresses communes, Alphonse Daudet travaille, comme un oiseau chante, sans s’occuper des exigences de la vie, et sans s’étudier à préciser les notions vagues qu’il possède sur la valeur exacte d’un billet de cent francs.

Près du cabinet tendu de toiles peintes, aux fenêtres largement ouvertes sur les jardins, à la haute cheminée de bois sculpté, bardé de bibliothèques basses qui règnent contre les murs, se trouve la chambre du fils aîné, Léon, carabin de vingt ans, brillant élève de Charcot et de Potain. Studieux et penseur, simple et sympathique, il est ouvert à tout ce qui est beau et grand, et l’on retrouve chez lui, curieusement mêlés, les enthousiasmes exaltés du père et la belle sérénité cérébrale de la mère. Ce sera plus tard le type caractéristique du savant moderne qui cause - avec l’élégance d’un littérateur et le charme d’un artiste - des spéculations scientifiques les plus compliquées et les plus sèches. Un homme et quelqu’un, cet enfant d’hier.

En traversant les deux salons encombrés de meubles, de japonaiseries, d’étoffes rares, d’œuvres d’art, de bibelots, de fleurs, de plantes vertes, nous arrivons à la Nursery, gaiement tendue de cretonne à fleurs.

C’est à côté de la chambre à coucher que Lucien - un beau garçon de onze ans - pioche les participes et joue avec sa sœur Edmée, mignonne figurine de saxe âgée de deux printemps dont M. de Goncourt est le parrain.

Peu mondain, absolument pas Tout-Paris, Alphonse Daudet, qui raffole de son coin de feu, sort rarement ; il passe l’hiver entier rue Bellechasse et les vacances à Champrosay. Le dimanche - de fondation - il consacre son après-midi au Grenier de Goncourt ; le jeudi soir, ses amis viennent le voir . Littérateurs, peintres, musiciens, journalistes, sculpteurs, graveurs, architecte - au singulier - on rencontre un peu les représentants de tous les arts, dans cette aimable maison où l’on se sent bien vite à l’aise.

Au mois de juin, le décor change, mais l’intimité reste la même. L’appartement de la rue Bellechasse fermé, la villa de Champrosay ouvre de suite sa porte, toute grande, et, ce même jeudi, le train du dîner amène les amis qui, sans cérémonie, sans invitations, sans même prévenir, viennent s’asseoir à cette table accueillante. Quand un surcroît inattendu d’arrivants oblige à enfanter des menus géniaux et à dresser des couverts dans tous les coins de la salle à manger, les maîtres de la maison sont absolument ravis.

Alphonse Daudet anime tout de sa verve, de son esprit, de sa gaieté, de son en-dehors, car c’est un charmeur et le plus merveilleux des causeurs. Dans sa bouche, les sujets les plus simples, parfois les plus vulgaires, deviennent intéressants, captivants, passionnants ; à sa volonté, il fera rire ou pleurer uniquement, par exemple, en racontant qu’il a manqué l’omnibus. Et ce n’est pas parce qu’il est entouré, surchauffé par l’attention d’un salon, en public pour ainsi dire, qu’il se montre ainsi ; non, sa vision de poète, son élocution colorée restent les mêmes lorsqu’il est seul avec un inconnu, le premier venu. L’âme de ce prodigieux artiste vibre constamment et inconsciemment, comme une harpe éolienne ; un bout de ciel bleu, un ruisseau miroitant au soleil, un oiseau qui pépie, un mendiant tendant la main, un mot bête dit par un passant, un rien, servent de prétexte à ce prodigue pour jeter au vent la poudre d’or de son esprit et de son cœur.

Dans un court voyage, j’eus, il y a quelques années, la bonne fortune de passer une journée entière avec lui ; je me rappellerai toujours ces heures exquises dont le souvenir m’a laissé une impression profonde.

Daudet, qui achevait l’Évangéliste et qui songeait déjà à Sapho, se mit à me raconter ces deux romans. Pendant que notre voiture filait sous les voûtes vertes de la forêt de Rambouillet, il continua son récit, à bâtons rompus, sans suite, s’interrompant pour admirer un coin de nature, sautant de la fin au commencement, décrivant les êtres qui lui avaient servi de modèles, peignant les milieux où l’action se déroulait, énumérant les monceaux de documents qu’il avait consultés, les difficultés qu’il avait vaincues, les recherches, souvent arides, devant lesquelles il n’avait pas reculé. Et, à mesure qu’il parlait, ses personnages prenaient un corps, une âme, pensaient, aimaient, souffraient, vivaient. Les silhouettes, d’abord indécises, se précisaient et s’accentuaient, les caractères s’affirmaient, les figures s’animaient. Peu à peu, je m’identifiais tellement avec ces évocations que la vision devenait réalité, tandis que la réalité se changeait en rêve. Je ne voyais plus le soleil dansant sur les feuilles, les troncs noueux, la route droite et grise, les nuages argentés ; je n’entendais plus le grincement des roues de notre voiture, ni le bruit cadencé des sabots des chevaux ; j’oubliais notre voyage, j’étais à côté de Lina, de Mme Ebsen, d’Autheman , de Jean Gaussin, de Sapho . Je les connaissais, je les regardais, je les touchais, je respirais le même air qu’eux.

La parole du romancier n’énonce pas seulement sa pensée ; en lui donnant l’action et la vie, elle dessine les traits, elle peint les couleurs, elle apporte à l’auditeur la saveur, l’odeur, le son, oui, le son. Si Daudet avait le caprice de raconter une symphonie - lui, ce passionné de musique qui a du sang de tzigane dans les veines - je crois qu’on s’en rendrait aussi clairement compte que si l’on entendait exécuter la partition à l’orchestre.

L’auteur de Fromont n’a rien du pontife, du sectaire, du chef d’école ; dans le fond, il a même horreur des classifications et des étiquetages. « Le talent est aimable, dit-il en riant ; peu importe d’où il arrive, il est le bienvenu. » De cette manière de voir éclectique et large, des relations disparates - Lockroy et Drumont entre autres - qui étonnent les gens ne le connaissant pas. Daudet aime sincèrement et beaucoup. C’est d’ailleurs un nerveux et un nerveux Méridional qui s’emballe et qui s’engoue, sans, quelquefois, raisonner ses élans. Là est la cause de sympathies qui seraient inexplicables chez d’autres et qui apportent un cachet si spécial à cet indépendant dont la verve sceptique et gouailleuse cache la plus admirable et la plus profonde beauté.

Toujours prêt à tenter des démarches en faveur d’une misère cachée, à présenter un jeune talent à un éditeur, à patronner un débutant, à recommander un inconnu à un journal, il gâche une partie de sa journée en lettres et en visites pour rendre service aux nombreux solliciteurs qui assaillent son cabinet. Un hasard m’a fait connaître ce côté de son existence dont jamais il ne parle. Le Méridional exubérant devient muet comme le plus flegmatique des hommes du Nord dès qu’on prononce devant lui le nom de ses obligés dont certaines remercient en le vilipendant bassement.

Personne d’ailleurs n’est moins rancunier que ce grand esprit qui, soit par hauteur, soit par indifférence, soit par philosophie, soit par mépris, oublie vite les injures ou les méchancetés écrites contre lui.

Il n’y a que les médiocres qui n’aient point d’ennemis. Daudet en a donc. On n’arrive d’ailleurs pas à la situation littéraire que son immense talent lui a acquise, on n’aide pas - de ses conseils, de ses relations, de sa bourse - des camarades et des quémandeurs, sans susciter autour de soi l’inimitié et l’ingratitude.

Toutefois, je dois le reconnaître, la phalange des gens qui bavent sur l’admirable écrivain, est extrêmement modeste, aussi bien comme quantité que comme qualité. Les quelques plates inepties lancées contre lui ne portent guère et ne tiennent pas debout. Ainsi, on l’a accusé de lâcher ses amis, aussitôt que le succès était venu à lui. Or, depuis quatorze ans que j’ai le réel honneur de connaître Daudet, j’ai constamment rencontré chez lui le même et fidèle noyau d’intimes. On lui reproche, en outre, d’avoir maltraité, dans ses livres, les hommes qui s’étaient montrés bienveillants pour lui. Eh bien ! choisissant un exemple frappant, il a fait de M. B... dans le Nabab, un type superbe de grandeur, de dévouement et d’abnégation qui a, je le confesse, changé de fond en comble le jugement, évidemment faux mais peu bienveillant, porté autrefois par moi sur le célèbre financier.
Je prie la Providence d’être un jour vilipendé de la sorte ; cela me causerait, dans la tombe, une joie sans mélange.

Peu importe du reste : les petits écrits passent et les grands hommes restent.

L’artiste qui a acquis son universelle réputation à coups de chefs-d’œuvre ; celui dont le souple génie se montre humoriste incomparable dans Tartarin, conteur ému dans les Lettres de mon moulin ; analyste profond dans l’Évangéliste, philosophe amer dans les Rois en exil, psychologue puissant dans Sapho, satirique hors ligne dans l’Immortel, poète impeccable dans l’Arlésienne, homme de théâtre et novateur hardi dans Numa Roumestan, le succès de l’hiver dernier à l’Odéon, celui-là n’a guère besoin de se préoccuper des éclaboussures du ruisseau.

C’est le crâne et le cœur d’un homme que la postérité regarde ; la semelle de ses bottes faites pour écraser la boue, ne l’intéresse guère.

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