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La Légende de l’homme à la cervelle d’or

vendredi 2 janvier 2009, par Gabrielle Melison-Hirchwald

Première édition

Le conte tel que nous le connaissons aujourd’hui dans les Lettres de mon moulin a été publié pour la première fois dans L’Événement du 29 septembre 1866. Cependant, Daudet avait déjà traité ce mythe moderne six ans auparavant dans « L’Homme à la cervelle d’or » paru dans Le Monde illustré du 7 juillet 1860.

Repris dans le recueil des Lettres de mon moulin (1869).

Résumé

« Il était une fois un homme qui avait une cervelle d’or. » Enfant, il ignorait la composition de son étrange cerveau ; il apprit la vérité de la bouche de ses parents à dix-huit ans seulement. Il décida alors de quitter la maison familiale et s’employa à dilapider son or. Se rendant compte des ravages que provoquent ses dépenses sur son corps, il devint avare et misanthrope. Mais un jour, l’homme tomba amoureux et ce fut là son malheur. Durant deux ans, il satisfit tous les caprices de sa femme jusqu’à perdre l’ensemble de ses richesses. Son épouse mourut sans raison, et l’homme utilisa ce qui lui restait d’or pour payer son enterrement.

Extrait

À quelque temps de là, l’homme à Ia cervelle d’or devint amoureux, et cette fois tout fut fini... Il aimait du meilleur de son âme une petite femme blonde, qui l’aimait bien aussi, mais qui préférait encore les pompons, les plumes blanches et les jolis glands mordorés battant Ie long des bottines.

Entre les mains de cette mignonne créature - moitié oiseau, moitié poupée -, les piécettes d’or fondaient que c’était un plaisir. Elle avait tous les caprices ; et lui ne savait jamais dire non ; même, de peur de la peiner il lui cacha jusqu’au bout le triste secret de sa fortune.

« Nous sommes donc bien riches ? » disait-elle. Le pauvre homme lui répondait : « Oh ! oui... bien riches ! » Et iI souriait avec amour au petit oiseau bleu qui lui mangeait le crâne innocemment. Quelquefois cependant la peur le prenait, iI avait des envies d’être avare ; mais alors la petite femme venait vers lui en sautillant, et lui disait :

« Mon mari, qui êtes si riche ! achetez-moi quelque chose de bien cher..
Et iI lui achetait quelque chose de bien cher. »

Cela dura ainsi pendant deux ans ; puis, un matin, la petite femme mourut, sans qu’on sût pourquoi, comme un oiseau... Le trésor touchait à sa fin ; avec ce qui lui restait, le veuf fit faire à sa chère morte un bel enterrement. Cloches à toute volée, lourds carrosses tendus de noir chevaux empanachés, larmes d’argent dans le velours, rien ne lui parut trop beau. Que lui importait son or maintenant ?... Il en donna pour l’église, pour les porteurs, pour les revendeuses d’immortelles : il en donna partout sans marchandises... Aussi, en sortant du cimetière, iI ne lui restait presque plus rien de cette cervelle merveilleuse, à peine quelques parcelles aux parois du crâne.

Alors on le vit s’en aller dans les rues, l’air égaré, les mains en avant, trébuchant comme un homme ivre. Le soir, à l’heure où les bazars s’illuminent, il s’arrêta devant une large vitrine dans laquelle tout un fouillis d’étoiles et de parures reluisait aux lumières, et resta là longtemps à regarder deux bottines de satin bleu bordées de duvet de cygne. « Je sais quelqu’un à qui ces bottines feraient bien plaisir », se disait-il en souriant ; et, ne se souvenant déjà plus que Ia petite femme était morte, iI entra pour les acheter.

Du fond de son arrière-boutique, la marchande entendit un grand cri ; elle accourut et recula de peur en voyant un homme debout, qui s’accotait au comptoir et il regardait douloureusement d’un air hébété. Il tenait d’une main les bottines bleues à bordure de cygne, et présentait l’autre main toute sanglante, avec des raclures d’or au bout des ongles.

Telle est, madame, la légende de l’homme à la cervelle d’or.

Malgré ses airs de conte fantastique, cette légende est vraie d’un bout à l’autre... Il y a par le monde de pauvres gens qui sont condamnés à vivre avec leur cerveau, et payent en bel or fin, avec leur moelle et leur substance, les moindres choses de la vie. C’est pour eux une douleur de chaque jour ; et puis, quand ils sont las de souffrir...

Liens

Consulter l’œuvre intégrale (gallica.fr)

Écouter la nouvelle (litteratureaudio.com) - Donneuse de voix : Romy Riaud

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